TUNISIE : LA FILIÈRE LAITIÈRE RÉCLAME SON AUTONOMIE DE GESTION

TUNISIE : LA FILIÈRE LAITIÈRE RÉCLAME SON AUTONOMIE DE GESTION


01/04/2016

Les stocks de lait auprès des centrales laitières ont atteint, au cours du dernier trimestre 2015, un record historique, de 68 millions de litres, a indiqué à l'Agence TAP, le sous-directeur du Groupement interprofessionnel des viandes rouges et du lait (GIVLAIT), Kamel Rjeibi. Cette surproduction, a fait désespérer les producteurs locaux.

Depuis que le marché local est saturé, l'exportation est également bloquée et le mécanisme de séchage, en panne, a t-il souligné. Une crise d'une telle ampleur est une première en Tunisie.  Elle a été aggravée par la crise du secteur touristique, touché de plein fouet par les deux attentats du Bardo et de Sousse.

Habituellement, durant les mois d'octobre et de novembre, qui correspondent à la période de basse lactation, les 9 centrales laitières actives dans le pays, réceptionnent près de 1,2 million de litres par jour, alors qu'actuellement le volume augmente à 1,8 million de litres.

Les professionnels n'ont cessé d'appeler le ministère du Commerce à libéraliser l'exportation du lait par la suppression des quotas. L'Etat a bien répondu à cette revendication, en mettant en oeuvre un programme d'exportation de 15 millions de litres par an, durant 5 ans.

Selon le sous-directeur de l'approvisionnement au ministère du Commerce, Béchir Nefzi, ce programme a été mis en œuvre provisoirement, en vue de faciliter l'écoulement du stock de 68 millions de litres, constitué pendant le dernier trimestre de l'année 2015. Or, ce programme est critiqué d'emblée par les professionnels, car il ne permet pas de résoudre définitivement le problème.

Pour GIVLAIT «il faut chercher le marché cible, avant de fixer des quotas pour l'exportation.  La Tunisie a encore perdu un marché traditionnel, la Libye, approvisionnée désormais par la Turquie et la France. 
Cette dernière a profité de la suppression des quotas de production du lait en Europe, pour booster ses exportations. Pourtant un grand potentiel d'exportation existe au niveau des autres marchés de proximité comme, l'Algérie, pays qui ne produit que 8% des quantités consommées de lait. Malheureusement cette opportunité n'est pas exploitée.

GIVLAIT: créer un fonds d'investissement pour la filière 
La gestion de la filière laitière n'entre pas dans les prérogatives de l'Etat. Il est temps que la profession reprenne le flambeau, pour réorganiser la filière.

En France, par exemple, la profession est le seul vis-à-vis de l'Etat et propose et applique les mesures liées directement à la filière (production, prix et exportation), a considéré Rjeibi. GIVLAIT entend créer un fonds d'investissement destiné à la filière, pour surmonter les difficultés de financement, alors que le rôle de l'Etat devra se limiter au contrôle et à l'encadrement des petits éleveurs ainsi qu'à l'incitation à l'investissement, a-t-il soutenu. 
D'ailleurs, tous les intervenants s'accordent à dire que la crise de la filière laitière est loin d'être un effet de conjoncture et évoquent un disfonctionnement structurel. Ainsi, les centres de collecte se sont trouvés, à maintes reprises, contraints de déverser des milliers de litres de lait dans la nature. 
Déjà, en 2010, le surplus de 54 millions de litres de lait avait provoqué une vague de protestations des éleveurs à Sidi Bouzid.

Les professionnels conviennent, par ailleurs, que l'industrie de transformation dans le pays, basée sur la production de lait de boisson, n'aide pas à absorber les excédents de production.

 D'après le directeur général des industries alimentaires (ministère de l'industrie), Noureddine Agrebi, les centrales laitières produisent, outre le lait de boisson,(75% de la capacité de l'industrie laitière du pays), une faible quantité de produits frais, comme les yaourts et les desserts auxquels sont consacrés seulement 400 mille litres de lait.

En ce qui concerne l'industrie fromagère, elle est, aussi, incapable d'absorber une grande quantité de la production laitière (seulement 250 mille litres par jour) malgré la multiplicité des variétés de fromages. 
De fait, les fromages sont des produits de luxe en Tunisie, car ils se vendent à des prix trop chers, aux yeux des citoyens, dont le pouvoir d'achat ne cesse de s'affaiblir.

Lait en poudre…de la poudre aux yeux ! 
 L'activité de séchage, est mal gérée et non adaptée à la production laitière. Pourtant, ce créneau est un «véritable mécanisme de régulation auquel l'Etat doit accorder davantage d'intérêt», selon le directeur des industries alimentaires.

En Tunisie, seule l'usine de séchage du lait de Mornaguia, créée en 2001 est opérationnelle avec une capacité de production de 40 millions de litres de lait en poudre par mois.  Après des années d'arrêt, l'unité a été de nouveau mise en service. Sa production ne dépasse toujours pas les 100 mille litres par jour, en 2015.  Nous oeuvrons actuellement, pour que cette unité de séchage travaille durant toute l'année et soit un véritable mécanisme de régulation, a affirmé le responsable. Le lait en poudre fabriqué localement, est peu exploité par les centrales laitières. Celles-ci, découragées par le coût trop élevé du séchage, préfèrent l'importation de cette matière de l'étranger.

L'Etat pourrait, d'après Agrebi, encourager les centrales laitières à se lancer dans le séchage, en prenant en charge les surcoûts sous forme de subventions.

Le responsable préconise l'élaboration d'une stratégie laitière qui promeut le lait en poudre, en accroissant la capacité de production de cette unité pour en faire un régulateur confirmé de la filière laitière.

Il a pointé du doigt la qualité d'une partie de la production laitière, avançant que 2% des quantités collectées ont été refusés par les centrales laitières pour mauvaise qualité.

Pratiques frauduleuses au sein de la filière
D'après Sâadallah Khalfaoui, président de la fédération nationale des centres de collecte du lait relevant de l'UTICA, de grandes quantités de lait collectées n'ont pas été acceptées par les centrales laitières, en raison de leur mauvaise qualité. 
En plus de l'altération par la chaleur, a t-il relevé, des pratiques frauduleuses sont devenues monnaie courante au sein de la filière. Elles consistent, entre autres, à ajouter de l'eau au lait frais.

Un ingénieur agricole confie qu'il y a entre 500 et 600 mille litres de lait mélangés avec de l'eau qui circulent sur le marché. C'est un véritable marché parallèle avec des circuits plus courts de colportage. Ceci est d'autant plus préoccupant que de tels circuits ne sont pas soumis à des contrôles sanitaires. Car, paradoxalement, le lait sensé être un produit sensible et périssable, est transporté dans des contenants non conformes aux normes de qualité (ils ne sont ni isothermiques, ni frigorifiques).

Khalfaoui, qui est lui même propriétaire d'un centre de collecte du lait à Jendouba, a fait valoir que le métier du collecteur du lait n'est pas une sinécure. Elle demande des investissements importants dans la conservation du lait dans des unités frigorifiques. C'est d'ailleurs l'outil indispensable du collecteur pour pouvoir vendre aux centrales industrielles et gagner de l'argent. 
La restructuration de la filière laitière reste un enjeu de taille pour un secteur qui assure la subsistance à plus de 112 mille éleveurs et partant à des centaines de familles à faibles revenus.
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Source : http://www.babnet.net/
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